Vers un Cinéma Sauvage

Partie 5


Nous ne pouvons aborder le sujet de l’art filmique sans mettre en relief son destin en péril. Il est légitime de se demander aujourd’hui s’il existe bien un avenir pour cette technique, quand il ne reste plus qu’une poignée de fabricants d’émulsions, toujours plus rares et plus chères, et lorsque pas plus de salles ne diffusent encore les œuvres sur leur support film original. On peut se demander aussi pourquoi l’art filmique est l’un des seuls arts qui semble se désintéresser si profondément de son support. Rappelons naïvement que le mot film n’a d’autre signification que pellicule. Il ne s’agit donc plus, dans la grande majorité des cas, de films que nous allons voir en salle, mais de créations numériques. Le terme apparaît moins noble, et le réalisateur préfèrera conserver la mention un film de à son générique, plutôt que d’assumer la pratique d’un nouvel art. Nous avons affaire à des œuvres se détournant simplement de leur medium originel, lorsqu’elles ne le rejettent pas violement. Une nouvelle fois nous entrevoyons là ce paradoxe de l’esprit rejetant le corps sans comprendre qu’il est lui-même corps.

Tout cela part à notre avis d’une lutte vaine entre un support moribond qui tente de survivre et un autre plein d’espoir qui tente de le remplacer. Il y a moins de dix ans, un court métrage qui n’avait pas été tourné en 35 mm se voyait fermer les portes de nombreux festivals. Il s’agissait là d’une ineptie discriminante envers une nouvelle forme d’expression, la création numérique. Aujourd’hui, il est quasi impossible de faire accepter un projet souhaité en 35 mm. Cette réalité est tout aussi insensée. Nous voilà dans un contexte d’ultra-consommation où chaque technique, pour peu qu’elle soit nouvelle, vient immédiatement remplacer l’ancienne. C’est d’autant plus ironique quand on voit avec quelle lenteur les mentalités évoluent sur le plan sociétal. Le ton est lancé : c’est donc argentique versus numérique. Lorsque le numérique a le bon droit pour lui car il est neuf, en vogue, défendre l’argentique est vite qualifié de comportement ringard, voire réac.

Si nous prétendons que la lutte est vaine, c’est que les deux supports ont leur nature propre et donnent naissance à deux arts qui leurs sont également propres. Chacun a son mot à dire, et le ridicule de la situation repose sur la pratique de créatifs tentant vainement de faire l’un avec l’autre. Ces derniers n’assument pas le numérique pour ce qu’il est et refusent dorénavant l’argentique pour ce qu’il était. Le numérique a sa raison d’être, un travail comme celui d’Abdelatif Kechiche ou de David Lynch sur INLAND EMPIRE l’illustrent à merveille. Quant à l’argentique, il a également ses raisons d’être que nous avons développées plus haut. Nous sommes tout simplement face à deux pratiques bien distinctes, dont l’industrie du cinéma, et avec elle les organismes de subvention, nient les singularités artistiques. Ne percevant pas plus loin qu’un aspect pratique et financier erroné, lié à un phénomène de mode, ils font preuve d’un profond désintérêt pour la richesse des diversités artistiques et se font fi d’un artisanat en péril au profit d’une productivité qu’ils nomment pompeusement culture.

Amusez-vous à considérer la gouache et la peinture à l’huile comme toutes deux appartenant à une même pratique et concluez-en que, compte tenu du faible coût de la gouache, persister à peindre à l’huile n’a plus aucune pertinence aujourd’hui. Qui osera lever la voix pour hurler : « À mort la peinture à l’huile ! Vive la gouache ! » ?

Mais n’assumant pas pour autant leurs choix, une des principales quêtes, dont ces institutions accablent le numérique, est de retrouver l’aspect du medium auquel elles ont elles-mêmes tourné le dos et qu’elles vont parfois jusqu’à dénigrer. Pourquoi, si le but tant recherché est de parvenir à l’aspect pellicule, ne pas alors filmer directement en pellicule ? Après tout, bien des cinéastes l’ont fait avant et avec succès ! Et pourquoi plutôt torturer le numérique pour qu’il devienne ce qu’il n’est pas ? La réponse en est une fois encore la recherche du rentable et du pratique ― c’est omettre au passage que les coûts ne sont pas changés mais juste déplacés, tout comme le sont les complications. Nous sommes bien évidemment une fois encore en opposition avec cela, l’acte de création artistique se moquant bien des notions de confort et de rentabilité. En tous les cas, on se trompe ; le numérique ne remplacera pas la pellicule car il n’est pas elle ! Pas plus que la pellicule n’aurait pu assumer les fonctions du numérique, car elle n’est pas lui. La pellicule peut évidemment disparaître, mais ce ne sera au profit de rien du tout. Ces deux arts détiennent chacun leurs atouts, leurs exigences, leurs façons de travailler, leurs spécialisations techniques, leurs ressentis à l’exécution ainsi qu’au résultat. Et même s’il peut parfois paraître difficile à notre œil de déterminer si une image est née de l’argentique ou du numérique, la différence fondamentale réside là : on n’arrive pas à la même image avec l’un et avec l’autre, ne serait-ce que parce qu’on n’aborde pas notre création de la même manière en argentique qu’en numérique. Aussi, pour toutes les raisons décrites plus haut et qui sont autant de gestes particuliers à l’art filmique, il apparaît fou de croire que deux pratiques soient interchangeables et que l’on puisse conserver un art tout en en changeant le corps.

Nous appelons donc à la coexistence des deux pratiques. Pour l’heure, le numérique semble prospère et n’a pas besoin d’être défendu. Le film, en revanche, doit être plus qu’urgemment soutenu et aidé.

De nombreuses fois dans l’histoire de l’art, il s’est agi de combattre le caractère mécanique de la technique. Prenons pour exemple 1860, quand le premier mouvement photographique, le Pictorialisme, tâcha de faire accéder au rang d’art la photographie, qui, jusqu’alors, n’était considérée que comme outil de reproduction du réel. Nous nous demandons pourquoi la pellicule n’a pas aujourd’hui ses lettres de noblesse qui la protègent d’une menace de destruction massive. N’a-t-elle pas suffisamment fait ses preuves en matière d’art ? Le cinéma a-t-il la route barrée à cette appellation ou alors l’art se fait-il à tel point dépasser, gouverner par l’économie, que nous ne puissions plus empêcher sa mise en conformité ? Peut-être, en effet, le cinéma n’a-t-il pas suffisamment eu le temps de s’ériger en tant que septième art, pris en otage trop tôt par l’industrie du spectacle. Notons entre autres efforts les tentatives en marge de certains artistes, tentant par exemple de faire accepter la pellicule argentique au patrimoine mondial de l’Unesco. Notons l’immobilisme, notamment des institutions culturelles de notre pays, sur le sujet. Alors que Fujifilm quitte le marché en 2013, outre-Atlantique, une alliance de réalisateurs pousse des sociétés de productions américaines telles qu’Universal, Paramount, Walt Disney, Time Warner et Warner Bros à s’engager auprès de Kodak (société mise en faillite en 2012) sur une commande annuelle minimum. L’accord est signé et a pour conséquence la poursuite de fabrication de ses films par Kodak. Il est fou de penser qu’Hollywood et son lobbying de réalisateurs font finalement plus que la mission culturelle française sur le sujet.

Mais la lumière, promesse d’un apport différent de ce cinéma de masse, de ces films-pitchs, pourrait venir justement de la venue du numérique et de la mise en péril de la pellicule. Nous faisons le parallèle avec l’arrivée de la photographie qui n’a non pas, remplacé la peinture comme beaucoup d’artistes le craignaient, mais l’a révolutionnée ; poussant les artistes peintres à sortir de leur rôle de reproducteurs du réel et, ainsi libérés de ce devoir rempli dorénavant par la photographie, à se réinventer à travers des mouvements artistiques modernes (Impressionisme, Cubisme, Dadaïsme…). Si les labos analogiques indépendants, qui se montent un peu partout dans le monde aujourd’hui avec pour vocation de pratiquer l’art filmique, regroupent des artistes s’orientant naturellement vers l’expérimental, vers l’essai, ce n’est pas pour rien. L’art filmique, aujourd’hui libéré de son devoir envers l’industrie du cinéma, peut ― et doit ― s’aventurer vers des chemins soit inconnus, soit laissés pour compte, et se consacrer à l’œuvre artistique.


Partie Précédente

Partie Suivante