Vers un Cinéma Sauvage

Partie 4


Être à la fois en amont du tournage et au labo nous apparaît donc comme une prise d’indépendance et d’autonomie de notre art. Il s’agit de nous réapproprier la magie et les étapes nécessaires à l’élaboration d’un film en pellicule, et de cesser de nous sentir dépossédés de notre création. Évidemment, reprendre ces rênes-là c’est aussi accepter que l’élaboration d’un film en pellicule traité de façon artisanale, c’est à dire suivi du début à la fin par le cinéaste, est fondamentalement différente d’un tournage dit classique, sur lequel le réalisateur se réduit la plupart du temps à son seul rôle de metteur en scène. Nous accordons une importance particulière au fait d’être présent à chacune des étapes de l’élaboration d’un film, tant il nous semble que l’individualité d’une œuvre participe à son originalité et à sa réussite. Une fois encore, il ne s’agit pas tant pour nous de parvenir à une perfection sans tache, que nous conférerait peut-être plus aisément la sécurité des machines, que de rendre notre travail plus personnel. Si on s’accorde à penser que chaque étape de création est une nouvelle phase d’interprétation de notre œuvre, alors nous désirons interpréter tant au tournage, qu’au développement en laboratoire.

Entre la prise de vue et la visualisation des images, il y a ce moment essentiel qu’est l’attente. Voilà bien une des grandes caractéristiques du travail en argentique : ces longues heures d’impatience qui séparent le tournage du développement des images. Si le numérique a pour sa part simplifié le rapport disponibilité de l’image, en se passant de l’étape du laboratoire, il a du même coup écarté un moment crucial du voyage, en parachutant directement l’artiste à destination, sans lui laisser le temps d’apprécier le trajet. C’est un peu le principe de l’avion : il s’agit d’un moyen de transport pratique, mais quand on le prend c’est pour se rendre rapidement à l’endroit souhaité, on se passe de vivre le trajet comme moment inhérent au voyage. Si nous n’avons hélas pas toujours la possibilité de nous passer de l’avion, il est en revanche exclu que nous ne prenions pas ce temps pour notre création ! Pour tout ce qui touche à notre art, nous sommes sensiblement plus des amateurs de train, en cela que l’arrivée n’a de sens pour nous que par le chemin parcouru. Nous trouvons plaisir à vivre chaque étape nous conduisant d’un point A à un point B comme une suite d’aventures auxquelles nous pouvons et voulons participer ! Le lieu d’arrivée est fait des milles autres lieux qu’il faut traverser pour s’y rendre. Ce sont autant de paysages qui préparent le final, l’annoncent, l’espèrent et donnent tout son sens à l’accomplissement. De la même façon, confier nos pellicules à un laboratoire extérieur sonne comme une recherche de sécurité sans invitation au voyage. Lorsque nous y recourons, nous finissons souvent déçus des résultats. Pourquoi ? Parce qu’ils ne sont pas les nôtres, parce que nous aurions ressenti plus de fierté et de joie à accomplir nous même la tâche, parce que les résultats ne sont pas toujours bons… déçus aussi parce que nous sommes trop simplement arrivés. Privé de cette expérience intime, il nous semble que l’esprit n’a pas le temps de cheminer, de divaguer, d’espérer ; il n’a pas le temps d’attendre. Or cette attente est emprunte de désir. Et qu’est ce que le désir, sinon la prise de conscience exacerbée de l’urgence qu’il y a à supprimer une distance, pourtant irréductible à l’instant t ? Les heures nécessaires, qui séparent la phase de prise de vues à celle du travail en chambre noire, sont propices au désir car elles l’entretiennent et autorisent finalement l’explosion de l’assouvissement.

Lieu confiné et chaleureux où se côtoient bouteilles de chimies aux odeurs suaves ou inquiétantes, capsules noires écorchées, tubes à essais, le laboratoire de développement est un lieu à part, profondément intime, qui suggère la recherche d’un secret et d’un travail bien souvent solitaire. Comment rendre matériel quelque chose d’aussi immatériel qu’un instant ? D’aussi fugace qu’un état d’esprit, un trajet de la lumière sur les êtres, les choses ? Recherche chimérique ou idéaliste d’une quelconque vérité ? Ou du beau ? Existe-t-il une vérité intrinsèque de l’image qu’il nous incombe de révéler ? La encore, le mot est parlant : dans la chambre noire, nous attendons la révélation. Les images diront-elles ce que nous avons vu ? Seront-elles fidèles à notre ressenti ? Ou encore dévoileront-elles davantage que nous n’avions conscientisé lors de la prise de vue ? Enfin, nous révèleront-elles à nous-mêmes ? L’étape du laboratoire est un moment où l’artiste a un rapport privilégié avec sa création. Un moment où il peut la fantasmer, la ressentir, la réfléchir plus en profondeur. Il peut aussi laisser les images le surprendre et accéder à une dimension supérieure de son œuvre, tant il est vrai qu’il y a toujours nombre de strates à sa compréhension et à son élaboration. Il peut sembler difficile de décrire le plaisir de la chambre noire. Et pourtant, bon nombre de personnes, ne l’ayant jamais pratiquée, savent pressentir l’aura magique qui entoure le laboratoire d’un photographe. Elle parle de secret, d’initiation, de découvertes extraordinaires, de labeur. De solitude aussi, et de douce folie. Voir s’inscrire physiquement une image sur une surface vierge est toujours un spectacle fascinant. Il suffit d’observer l’émerveillement des jeunes enfants découvrant le sténopé ou une photo prenant vie dans un bac de révélateur, pour appréhender le ressenti du photographe dans son laboratoire. Développer un film demeure une source de désir et d’impatience qui redonne à la création sa dimension de jeu. Finalement, que fait l’artiste avec ses liquides, ses bacs, ses spires amoncelées, sinon continuer à jouer ?

Le développement est une histoire qui commence à l’aveugle quand, déroulant de son carcan de plastique noir les précieux photogrammes dont l’image est encore absente, le photographe plonge son film de bain en bain en attente du développement. Sentir la pellicule sous ses doigts, vérifier le bon côté des perforations en passant la pulpe de l’index ou celle de la lèvre sur le ruban de celluloïd. Dérouler dans le noir des mètres de pellicule autour de la spire puis la plonger dans les bains et l’écouter brasser les liquides. Autant de gestes qui en appellent au toucher, à l’ouïe, à l’odorat. Dans ce contexte, la pratique du cinéma outrepasse largement l’art des yeux. Commence alors la valse des opérations chimiques. Dans le révélateur, les grains d’argent qui immortalisent l’instant vont se fossiliser pour former l’image latente. Bain après bain, la pellicule subit toute une série de métamorphoses, toujours invisibles dans le noir. Nous en avons appris le processus chimique par la lecture, saisi les effets par l’expérimentation, mais jamais nous ne pourrons le constater de nos propres yeux. À cette étape, les images sont une promesse, une possible récompense qu’une série de gestes méticuleux et une concentration solitaire vont permettre de révéler. Nous sommes donc obligés d’accepter ce dénuement et de nous en remettre aux éléments et à la maîtrise que nous en avons. Il y a quelque chose de paradoxal dans le fait que le cinéaste abandonne, à cet endroit, le sens qui a été le propre même de son art durant le tournage et qui le redeviendra à la projection : la vue. S’enfoncer dans cette obscurité, d’où plus tard rejaillira la lumière, est un témoignage d’abandon et d’humilité. Les images ne doivent absolument pas voir le jour avant la fin du développement. Pas même la fameuse lumière rouge inactinique. Tout se passe comme si l’artiste lui-même ne pouvait à ce stade pas rouvrir les yeux et regarder au devant. Cet acte n’exprime-t-il pas l’essence même de la photographie : voir au delà du regard, créer au delà du regard ? Ici encore intervient cette notion de dimension cachée, de strate de sens. L’image, à ce moment, semble errer dans un ailleurs, comme si elle allait transiter un temps dans un monde plus sensible avant de revenir sur notre plan. Cette dimension fantasmée relève peut-être de la puissance de nos désirs ou encore d’une croyance en une vérité qui nous dépasse. Quoi qu’il en soit, l’image se fait attendre, elle se laisse désirer et nous la rêvons. Il faut la convoiter, la soigner, la mériter pour la voir enfin apparaître. Tout devient affaire d’alchimie. Patience. Curiosité. Juste répartition entre les éléments. Être maître de son image du début à la fin est ce qui fait la préciosité du travail en argentique et tout simplement de l’artiste en général. Ce qui distingue l’artiste est précisément cette capacité de savoir imaginer, c’est à dire de voir des images en son esprit puis de les poursuivre pour les faire exister dans le monde sensible. C’est donc à lui qu’incombe la tâche de les extirper du néant !

Nous aimons ces moments d’attente durant lesquels la pellicule navigue dans les produits, et où nos yeux ne quittent plus les aiguilles phosphorescentes de l’horloge. L’attente nous amène la fébrilité et entraîne tout un processus d’images. Elle est le déclencheur d’émotions ayant pour but de préparer LA rencontre. L’attente et l’ignorance transforment la réception et la découverte des images en un moment magique. Si les photogrammes nous plaisent, nous avons réussi ! Parfois, pourtant, les images restent dans le néant, maladresse de notre part ou impatience gâchant le résultat escompté, nous accouchons de mort-nés, épreuve parfois difficile dont il faut savoir se relever. Le désir inassouvi ne nous laisse d’autre choix que celui de persévérer. Le travail de laboratoire nous enseigne l’humilité, les vertus de la patience et de la rigueur. Il fait de nous des artisans et nous ramène à cette conscience pratique que non, l’art n’est pas seulement un concept ou une belle formulation de l’esprit, que seul le génie ou le don pourraient capturer, mais bien aussi une affaire de labeur, de persévérance. L’œuvre se mérite, les images se choient, s’espèrent ; elles exigent notre renoncement à l’instantanéité facile et à la croyance erronée que la grandeur de nos émotions suffisent à la création. Nous sommes des artistes, non des producteurs ou des consommateurs avides de quantitatif. Nous réapprenons donc la noblesse de faire des images avec nos mains. Comme n’importe quel artisan, nous travaillons avec la matière, l’aimons, luttons avec elle et nous mettons à son écoute. Que peuvent bien dire les ombres et les lumières qui composent notre négatif ? Comment décrypter ce monde énigmatique qui nous parle si subtilement d’une union de matière et de lumière ?

Il s’agit maintenant de réinterpréter à nouveau ce monde à l’envers et de laisser les images voir le jour. Ainsi, plusieurs heures, semaines, mois, années, peuvent servir une unique image. Ce travail sur la matière devient en même temps un travail sur soi. Ecoute, adaptabilité, humilité, persévérance, petit à petit deviennent nos mots d’ordre. Inconsciemment, la chambre noire nous lie aux Alchimistes et au Grand Œuvre. Elle lui a d’ailleurs souvent été comparée. Qu’est ce que l’Alchimie ? La transmutation des métaux en or ? La recherche de la pierre philosophale ? Le psychanalyste Jung y a vu les fondements de la psychologie de l’inconscient et les différentes étapes d’individuation de la personnalité permettant d’accéder à la réalisation du Soi. Michel Campeau entrevoit ce même cheminement de l’esprit comme lien intrinsèque entre la chambre noire et le cabinet du psychanalyste : « La chambre noire où se déploie et s’ordonne la source de matériaux plus ou moins volontairement accumulés n’est-elle pas la métaphore par excellence d’un inconscient toujours à l’œuvre bien malgré lui ? Photographie et psychanalyse partagent une même fonctionnalité de base, laquelle consiste en la révélation. »


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