Vers un Cinéma Sauvage

Partie 3


En tant que corps, le côté organique de la pellicule nous fait naturellement écho. La résonnance de la matière à travers les sels d’argent qui fossilisent, immortalisent l’instant. Le film incarne l’espace psychique en le rendant palpable, matériel. Vivant et fragile. Le photogramme comme fragment de l’œuvre, corps physique délimité dans l’espace. Il s’agit aussi de revenir au cœur même du processus de création photographique et de dialoguer avec nos ancêtres photographes qui ont cherché à mettre au point la meilleure façon de conserver une image. L’ambition première de la photographie était de fixer le plus durablement possible dans le temps une image à travers la matière, et nous n’avons aujourd’hui pas encore trouvé meilleur support pour cela que la matière elle-même. L’art filmique est un héritage, il porte son histoire à travers chacune de ses œuvres. Il nous incite à ne pas créer sans éprouver la conséquence du déclencheur, à ne pas consommer de l’image sans nous soucier du caractère d’héritage et de transmission. C’est donc aussi de mémoire collective dont il s’agit. Laisser une trace. Poser son empreinte dans le sol du réel, incarner l’imaginaire. La pellicule rend notre art palpable. À cela s’associe le plaisir de sentir l’image se former durant la prise de vue, la matière réagir chimiquement à notre sujet, la lumière s’incarner, le corps se créer. La conscience du fait que l’instant de création se grave en parallèle sur une surface délimitée est une source de joie liée à l’excitation de l’instant privilégié. Quelque chose parvient tout à coup à s’échapper du destin dramatique du temps, de l’évaporation. L’éphémère a été capturé pour être sauvegardé dans le réel. Chaque vingt-quatrième de seconde qui s’écoule sous le son de la pellicule défilante est une victoire sur le temps, un accès à l’immortalité. Et pourtant, le paradoxe veut que la pellicule, qui est un support organique, nous rappelle à notre condition de corps périssable.

L’argentique implique un mode de tournage inhérent à sa condition, d’autant plus dans un contexte d’artisanat détaché des volontés de financement et de recettes. L’organisation toute particulière du tournage indépendant en pellicule appelle à la méticulosité, et la préparation du matériau confère une importance particulière à ce moment de créativité. Conditionner le support, en charger la caméra, décharger et recharger chaque fois que nécessaire durant le tournage, aborder, à travers l’économie des prises, la préciosité et le caractère exceptionnel de chacune d’elles. Il s’agit de rester toujours concentré, comme si la saisie d’une image était une occasion unique. La dimension que nous accordons à chaque cadre, jeu de lumière, de comédien, devient plus grande, plus déterminante. L’importance accordée aux répétitions suit le même chemin, et l’enjeu pour les comédiens au moment de la prise se voit démultiplié. Sans plus de pression, il s’agit juste de précision et de respect de chacun pour l’instant qui se joue.

La série des gestes liés à la pellicule apparaît cérémoniale, au même titre que l’artiste peintre qui prépare ses pinceaux puis les plonge dans l’essence de térébenthine une fois sa session de travail achevée. La pellicule devient pour l’artiste une deuxième enveloppe externe : un espace sensible, physique et psychique. Comme la peau qui remplit une fonction de soutènement des muscles, la pellicule vient porter notre rêve de création, cet immense corps long de plusieurs centaines de mètres qu’est notre projet artistique. Peut-être est-ce là la raison pour laquelle la pellicule semble avoir un caractère sacré pour l’artisan cinéaste. Comme dans nombre de rituels, nous ressentons ce besoin d’un réceptacle physique, à la fois concret et puissamment symbolique, afin de donner corps à notre création et l’accueillir. Il s’agit bien de rendre palpable l’immatériel : tel un attrape-rêve, la pellicule vient concentrer et retenir la matière imaginaire.

Au même titre que lorsque l’on effectue un calcul, on a bien souvent le réflexe d’aller vérifier sur notre calculette si l’on n’a pas commis d’erreur, qu’en est-il de notre confiance en notre œil, en notre ressenti, lorsque nous courons visualiser au moniteur la scène tout juste tournée pour nous assurer de ne pas nous être fourvoyés ? Ce que l’être humain gagne en facilité grâce à la technologie qu’il élabore, il semble parfois qu’il le perde en confiance en lui. On tourne, et c’est la machine qui nous confirme si ce que nous avons tourné en valait la peine ou non.

Les moyens de tournage que nous envisageons rendant cette vérification impossible, le cinéaste doit ressentir par lui-même si la scène est bonne ou non. Il doit réapprendre à se faire confiance et sentir si le moment était ou n’était pas. Il renoue alors avec son dialogue intérieur, car c’est en général quelque chose que l’artiste sent très bien d’instinct sans besoin de vérification. Cette mise en place nous pousse à être plus conscients de ce que nous faisons, à nous rendre directement à l’essentiel et à apprendre à mieux nous écouter.

Qui n’a jamais, un appareil photo numérique en main, eu tendance à prendre quantité d’images pour au final n’en garder qu’une ou deux, voire aucune ? Cette boulimie en partie due à la frustration de ne pas armer l’appareil, de ne pas sentir se déplacer la pellicule, de ne pas sentir que quelque chose d’important est en train de se jouer, semble opérer un rôle compensateur. Le manque de qualité des sensations est masqué par la quantité de déclenchements. Photographier n’a plus d’incidence. Sans aller prétendre que chaque photographe ou cinéaste numérique est un fou compulsif du déclenchement ou de la démultiplication des prises, il faut bien reconnaître que l’argentique nous pousse à nous autolimiter, à mettre davantage de nous-mêmes dans chaque image. Il ne s’agit pas seulement d’une économie budgétaire mais de l’importance, aussi inconsciente soit-elle, que nous portons à l’égard d’une matière palpable, finie. Et même à un niveau plus conscient, difficile de se cacher à soi-même la prise de vue inutile de trente photogrammes. Avec l’outil numérique, si nous ne sommes qu’à moitié sûrs de notre sujet, de notre cadre, au lieu de nous faire confiance et de chercher autre chose, nous avons parfois tendance à capturer l’image malgré tout. Non satisfaits de notre prise, nous réitérons de multiples fois en comptant sur la chance liée aux probabilités que l’une d’entre elles sera la bonne. En général, aucune n’est magique car la magie est un sentiment qui s’éprouve très concrètement dans la création. Au final, on gardera, pas totalement convaincu, la prise qui fait le mieux l’affaire. Ou bien on jettera tout au bout du compte ! En argentique, si la photographie n’est pas inspirante, on ne déclenche tout simplement pas. Pourquoi ? Parce qu’Il est très difficile pour l’esprit d’accepter que quelque chose, qui ne nous fasse pas résonnance, s’inscrive aussi fortement dans la matière. Et lorsqu’on appuie tout de même, survient alors bien souvent le malaise d’avoir déclenché inutilement. Si avec l’argentique il nous était donné la possibilité d’appuyer aussitôt sur un bouton corbeille, peut-être ne ressentirions-nous pas cet étrange malaise et pourrions-nous déclencher sans nous soucier. Mais nous perdrions avec à coup sûr ce sentiment si fort du bon moment, cette certitude qui fait qu’il n’est bien souvent pas besoin de refaire une deuxième prise et encore moins de vérifier au moniteur. Car s’il est rare qu’une photo prise sans plaisir soit réussie, la réciproque est vraie aussi. Plus nous regardons une chose et plus il semble parfois paradoxalement que nous ne parvenions plus à la voir. À trop déclencher, nous perdons bien souvent de vue l’essentiel : cet attrait originel, impulsif qui nous a poussé à photographier ou à filmer ce qui se passait sous nos yeux. Il s’agit donc de ne pas perdre de vue nos émois premiers et de réapprendre à être plus brut, plus instinctif. La création ne peut pas se résumer en une réalisation bien maitrisée, elle est évidemment bien plus que cela.

Certaines études sociologiques tendent à démontrer que notre mode de consommation serait sous-tendu par une peur omniprésente de la frustration. À la consommation des clichés vient s’ajouter la consommation du matériel. Paradoxalement, alors que l’offre croissante de moyens techniques ne cesse d’augmenter, et que les caméras pleuvent comme des petits pains et se perfectionnent chaque jour un peu plus, nous ne nous sommes jamais montrés aussi désintéressés de notre outil. Par désintéressés nous voulons signifier que le cinéaste semble ne pas avoir de rapport intime et privilégié avec sa caméra. Celle-ci n’a pas qualité de compagnon. Il en change de la même manière qu’il multiplie lesdites prises, et il ne s’agit plus tant d’apprivoiser son outil que de courir toujours plus avant pour obtenir le dernier modèle. Caméra-dieu d’un jour par qui tout le monde jure… et déjà obsolète un an passé ! Einstein disait « Ceux qui utilisent négligemment les miracles de la science, en ne les comprenant pas plus qu’une vache ne comprend la botanique des plantes qu’elle broute avec plaisir, devraient tous avoir honte. » Il nous semble insensé que l’artiste ne connaisse pas son propre outil de travail. Par ailleurs, ce mode de consommation laisse vide la question du sens et de l’esthétique propre à chaque machine ou support. Il faut tourner avec le support, parce qu’il va dans le sens de notre création, et non parce qu’il est le choix d’une mode ou d’un jeu commercial lié à une société de consommation extravagante. Notre caméra est notre compagnon de voyage. Elle nous sert, nous la soignons, tâchons d’en comprendre le fonctionnement, ses limites et comment la réparer. Tout simplement… nous l’aimons.


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