Vers un Cinéma Sauvage

Partie 2


Nous nous positionnons dans une démarche qui s’oppose frontalement à celle de la construction d’un produit bien pensé. Il ne s’agit pas de trouver la bonne idée, le bon sujet développé en quelques lignes. En premier lieu, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise idée. Juste des idées. En second lieu, une œuvre n’est pas un produit marketing et ne saurait prendre sa source au cœur d’une bonne idée. Ainsi nous défendons le film en tant qu’objet artistique et non comme simple pitch déclinable en scènes. L’élan artistique ne naît pas de la volonté intellectuelle de faire, mais d’un besoin instinctif, sensoriel, une nécessité quasi viscérale de créer. Besoin d’écrire, besoin de tourner, besoin d’extraire de soi. La démarche artistique est une démarche pulsionnelle, elle n’est pas mue par une pensée rationnelle et ne part donc pas de l’idée. Nous trouverons les idées en chemin. Notre art se révèle à nous et nous révèle à nous-mêmes au fur et à mesure que nous le crachons, au fur et à mesure que les images naissent, que les mots s’inscrivent. René Char écrit : « Les mots qui vont surgir savent de nous des choses que nous ignorons d’eux. » Et c’est bien pour ça qu’il faut les laisser venir. Il n’y a qu’ainsi que la création artistique semble être envisageable, à l’instar de la composition musicale, art du sensible par excellence, où les notes s’imposent tour à tour à l’artiste avant de révéler l’œuvre dans son intégralité. Selon les mots de Jung : « L’œuvre est un être qui utilise simplement, comme sol nourricier, l’homme et ses dispositions personnelles, dont elle emploie les forces d’après ses propres lois et qui se modèle elle-même, selon ce qu’elle veut devenir. »

C’est à notre volonté de ramener l’art cinématographique à la notion du sensible et de l’instinctuel que cela nous conduit bel et bien. Une volonté qui s’affiche en opposition avec le cinéma de masse qui ne trouve sa définition que dans une narration mise en images. Si créer un film ne doit plus être une démarche intellectuelle mais bien de l’ordre du sensible, le tournage doit alors impérativement redevenir un lieu de création. Il ne s’agit plus de plaquer des images à partir d’un tableau de bord fin rodé nommé scénario ou découpage. Nous devons respecter le développement propre de la création, élaguer au fur et à mesure que les branches poussent, nourrir sa terre, revenir sur l’écriture, filmer à nouveau et ne plus la contraindre à travers une hiérarchisation des étapes établie pour des besoins intrinsèques à l’industrie. Pour nous octroyer cette liberté de créer, nous privilégions une économie particulière qui commence par une équipe restreinte au minimum artistique. Quelques personnes seulement. L’équipe ainsi réduite facilite le tournage au quotidien, les ratés, les retours. Tourner son film comme on croque un dessin, en raturant, revenant sur les formes, les accentuant, recommençant. Le tournage doit redevenir un moment de création, de tentatives, de prises de risques. Tout comme le portrait se façonne alors qu’on le peint, le cinéaste doit s’approprier son sujet à travers la caméra, et non plus le coucher sur papier et procéder à un simple transfert mot/image. Plus important que l’objet final, c’est l’acte de création en lui-même qui fait de l’homme l’artiste. L’acte de création et sa mise en transe, l’évolution engendrée durant ce moment privilégié, l’art comme perpétuelle transformation et remise en question de lui-même, de l’artiste et du monde. Si « C’est bien dans l’effort que l’on trouve la satisfaction et non dans la réussite », l’art ne fait pas exception à la règle.

Nous revendiquons l’art cinématographique en tant qu’art graphique et plastique. Cette appartenance qui nous semble si évidente, de par le nom même de la discipline, est pourtant niée film après film, image après image. Ici encore le film est un pitch. Les institutions attendent du réalisateur un discours, les spectateurs reçoivent un récit. Mais où est donc la plastique ? Reléguée au second plan, l’image s’efface au profit dudit récit. Elle n’est plus qu’illustration et se contente, la plupart du temps, de doubler la bande sonore qui n’est quant à elle plus qu’information ou déclencheur simple d’émotions. Le réalisateur agit comme si les images ne savaient plus parler d’elles-mêmes. Il s’appuie sur un discours construit intellectuellement, dont la nature annihile le haut pouvoir langagier et symbolique de l’image.

Le cinéma semble ne pas avoir encore trouvé sa place en ne parvenant pas à se démarquer de la dramaturgie littéraire classique. Derrière cette suprématie du récit, il est normal d’observer une image de plus en plus lisse, dénuée d’aspérités ou de profondeur. Une image toujours plus vernie, si tant est qu’il reste encore quelque chose à vernir. Qu’est-ce qu’un non voyant perd de l’expérience cinématographique ? Toutes les ficelles lui sont données dans la bande son pour comprendre le film, et il y a fort à parier que son imagination lui procurera bien plus d’évasion que quelques images narratives didactiques. Au fond, il y gagne le plaisir d’un roman dialogué avec toute la liberté que celui-ci lui offre en terme d’imagerie. Le son et l’image faisant effet de double couche pour illustrer une même prose, la remarque, si elle est vraie pour le spectateur aveugle, l’est tout autant pour le spectateur sourd.

L’œuvre d’art demande de laisser entrevoir l’homme. La sensibilité qui se cache derrière elle est source de chaleur. On peut même se demander si ce n’est pas précisément ce qui nous touche parfois si intimement dans celle-ci. Cette profonde humanité, la maladresse qui s’en dégage parfois, le caractère singulier qui fait sortir l’œuvre de la production mécanique de reproduction, son caractère original. Tout comme la notion d’œuvre s’oppose à celle de produit, la recherche du parfait est une ineptie pour l’art. Nous sommes fatigués du bombardement d’images retouchées, aplanies, publicitaires, qui nous envahissent. La mode est le plus grand ennemi de l’art. Ces corps parfaits qui se pavanent à travers une image tirée à quatre épingles nous refroidissent. Nous ne parvenons plus, au contact de ces images gelées, à sentir l’humain, l’âme dans l’œuvre. Souhaitons-nous égaler dieu en nous débarrassant de l’humain ? Uniformiser à tout prix le caractère singulier et spirituel ? Dieu est fade. Nous nous souhaitons à l’image de l’homme, imparfait et infiniment riche de son imperfection. L’écho que nous ressentons, en présence de l’émotion et de la sensibilité d’une œuvre d’art, est ce qui nous fait homme et ce qui la fait œuvre. Ou la création majoritaire serait-elle justement aujourd’hui l’écho d’un intérieur froid et déshumanisé, combattant à tout prix les monstres honteux que sont l’émotion, la pulsion, le sensible ? Que dire alors du corps, que l’on relègue au rang d’outil comme l’image dans le cinéma de masse ? Ce dénigrement du corps n’est-il pas précisément à rapprocher du dénigrement de l’œuvre artisanale ? L’homme d’aujourd’hui veut-il d’un corps-Ikea ? Pratique et conforme ? Nous n’avons pas quitté nos bonne vieilles habitudes et sommes toujours confrontés ici à un mode de pensée résolument occidental, qui tend encore à séparer l’esprit du corps. Une pensée héritée de la foi judéo-chrétienne avec son concept de l’âme et du corps ou, plus avant encore, de la philosophie grecque et du monde des idées de Platon. Mais quand donc évoluerons-nous et abolirons-nous l’ancien monde ? Nos reflexes sociétaux en dépendent et le cinéma de masse en est la parfaite illustration. Un cinéma désincarné où il ne serait question que d’un esprit (l’idée, le pitch) attifé d’un corps (l’image et le son). Une fois encore nous crions à l’hérésie artistique, pour rester dans le vocabulaire ecclésiastique. Nous sommes corps et notre corps est esprit. Une œuvre doit être entière et non pas au service d’elle-même.


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