Vers un Cinéma Sauvage

Partie 1


Il nous est apparu une envie toujours plus grande de surprise.

Et même si le produit paraissait fonctionner, la distraction elle-même semblait parfois nous faire défaut lorsqu’à chaque bouchée avalée s’en présentait inlassablement une nouvelle à la saveur tout identique. Et sans aller jusqu’à affirmer que lesdites bouchées aient forcément mauvais goût, elles demeurent en tout cas attendues. Les films se succèdent et les ovnis se raréfient. Ou alors viennent-ils tous plus ou moins de la même planète. Peu de tentatives innovantes et pour nous, spectateurs, de sérieuses carences du fait d’un régime alimentaire trop peu varié. Nous avons faim d’autre chose mais autre chose ne vient pas.

Prend-on le spectateur pour un idiot incapable de découverte ? Les mêmes recettes lui sont douillettement servies film après film pour ne pas le froisser. Structures narratives établies, images éprouvées, gueules connues et reconnues. Tout est fait pour le rassurer. Et ça marche, il est en terrain connu ― disons même en terrain conquis ! Plus on grossit les ficelles et plus on gagne en sécurité. Le spectateur peut à sa guise prendre un pari sur un dénouement, un retournement quelconque ou tout simplement le contenu d’une scène à venir. Il peut prédire la prochaine phrase scolairement écrite qui sera dite. Peu de chance pour qu’il se trompe. Avec un peu d’adresse, il s’amusera à singer à l’avance la grimace du comédien. Ah ! Toujours ce même comédien dont la direction se résume à jouer comme dans ses précédents rôles ! Non, il n’y aura pas d’épiphanie dans la salle, mais sans surprise aucun risque de déception. Le sandwich du fast-food avec un grand M a toujours le même goût et c’est pour ça qu’on l’aime.

Alors si on l’aime, pourquoi pas ? Et même s’il leur arrive de plus en plus souvent de se rater sur la cuisson ou le dosage de la sauce, il reste parfois distrayant ce cinéma ! La réponse est : parce qu’on nous fait la promesse d’un septième art et que c’est ce dont nous avons faim aussi. Parce qu’on nous fait la promesse d’un septième art et que nous n’en voyons pas la couleur. Parce qu’on nous fait la promesse d’un septième art et que l’art doit surprendre, il doit innover, essayer, se tromper… Bref, nous attendons de l’art qu’il ne soit pas un simple sandwich du Macdonald comme on nous en sert à la pelle chaque mercredi dans les salles. L’art ne peut pas être un produit manufacturé pensé pour le consommateur. Chaque semaine sortent dans les cinémas des dizaines de produits plus ou moins créatifs tandis que, criant famine, nous attendons des œuvres artistiques.

Si nous prenons la voie de l’indépendance, c’est qu’il nous apparaît aujourd’hui que les institutions régionales ou nationales, liées au subventionnement des œuvres cinématographiques, sont trop enlisées dans ce qu’on appelle l’industrie du cinéma pour pouvoir elles-mêmes respecter leur vœu d’indépendance et d’objectivité. Elles se contentent d’obéir au formatage décrit plus haut et participent de plain-pied à l’explosion du cinéma de masse. Ces institutions cherchent de nouveaux talents, de nouveaux filmmakers. Mais elles ne cherchent ni ne subventionnent des artistes. Elles recherchent des créatifs capables de répondre à la demande attendue par cette industrie avec plus ou moins de personnalité.

S’il est envisageable de créer des produits à teneur plus ou moins créative, et ce de manière industrielle, l’art, quant à lui, ne peut par définition pas être industrialisé. L’artiste n’œuvre pas en faveur de ses spectateurs mais en faveur de sa création. En cela le cinéma de masse ne peut s’apparenter à l’œuvre d’art, dans le sens où il est un produit pensé comme tel pour plaire au plus grand nombre. Il en réside un cinéma qui s’attache uniquement à la réception du public, à ce qui plaît. Nous voilà donc réduits à plaire, à nous lover dans les quelques moules rendus disponibles. Il ne s’agit plus que de s’assujettir à la demande du public si l’on est créateur ou de se contenter de la proposition des fameux filmmakers si l’on est spectateur. Combien de fois nous a-t-on répété que l’important n’était pas de plaire mais d’être bien dans sa peau ? Vaine phrase dans le contexte d’une société à laquelle nous devons plaire en répondant à ses codes, au risque d’être moqué, déprécié ou parfois même condamné. Le cinéma n’y fait pas abstraction. Dans « Le Livre de Sable », Borges note : « Je n’écris pas pour une petite élite dont je n’ai cure, ni pour cette entité platonique adulée qu’on surnomme la Masse. Je ne crois pas à ces deux abstractions, chères au démagogue. J’écris pour moi, pour mes amis et pour adoucir le cours du temps. ». Au lieu d’être une expérience intime, le cinéma dit de masse (dans le sens quantitatif du terme) nous homogénéise.

Si cette forme de création est tolérable en soi, son monopole et son édification en tant que vérité ne peut l’être. Quant à sa revendication en tant que septième art, elle nous apparaît irrecevable. Tout monopole d’une certaine forme d’art, quel qu’il soit, résonne inévitablement comme l’annihilation totale de l’art en question, puisqu’il se voit alors résumé en une production de pâles copies, établies certes sur un original, mais elles-mêmes plus originales du tout. Kundera observe que la mort du roman existe et qu’elle est causée non pas par sa disparition physique mais bien par son uniformisation : « des romans qui ne prolongent plus la quête de l’être et ne découvrent aucune parcelle de l’existence nouvelle », on entre alors dans « le temps de la répétition où le roman reproduit sa forme vidée de son esprit. C’est donc une mort dissimulée qui passe inaperçue et ne choque personne. » Ces mots ne pourraient-ils pas s’appliquer au cinéma français actuel ? N’est-on pas effectivement confronté à un problème de pensée unique lorsque la quasi-totalité d’un art est filtrée par une seule et même entité ? Nous entendons être dans un pays de droits, un pays dans lequel il ne serait question d’interdire quiconque tenterait une forme différente. En revanche, il est fort à parier que ladite forme ne trouvera ni aide à la production ni moyens de diffusion. Ainsi se retrouve-t-elle muselée sans en avoir l’air. Il est temps de cesser cette hypocrisie et d’appeler un chat un chat. La plupart des films financés aujourd’hui par les institutions publiques ne relèvent ni de l’art ni de la culture mais du divertissement. Nous appelons à la reconnaissance du produit de divertissement pour ce qu’il est et refusons son amalgame avec l’œuvre d’art. Nous voilà donc confrontés à une forme de censure insidieuse, passive, voire franchement discriminatoire. Et même si nous ne sommes pas dans le Prague de Kundera, à l’heure où un gouvernement dicte à sa population quand il est bon ou non d’opérer une minute de silence, et où les mass-médias nous annoncent quel événement est digne de manifestation et quel autre ne l’est pas, est-il si absurde de redouter qu’on nous dise comment et pourquoi faire nos films ? Qu’on nous dise comment et pourquoi faire de l’art ?

L’anecdote se passe dans l’une de ces salles parisiennes que l’on nomme cinéma d’art et d’essai. L’occasion est celle d’une soirée réunissant quatre films courts ou moyens, pour une projection privée en présence des équipes respectives. Une soirée faite par des cinéastes, pour des cinéastes. Le premier film essaye, tente. L’artiste a démarré la réalisation de cet opus d’une quarantaine de minutes en 1989. Nous sommes en 2009 et elle vient de l’achever il y a peu. On aime ou on n’aime pas mais force est de constater que la démarche est singulière. Le film ne ressemble à aucun autre, si bien que très vite la tension monte devant une œuvre dont personne ne détient les clefs. Certains dans la salle, peu, s’intéressent, tentent de comprendre l’enjeu d’une telle création. D’autres, un peu plus nombreux, patientent simplement devant quelque chose qui ne les intéresse pas, faute de ne leur avoir jamais été prémâché. La grande majorité n’attend pas le quart du film pour allumer les portables, envoyer des messages, ronchonner, bavarder, soupirer, faire passer le message qu’ils ne sont pas venus là pour supporter ce qu’ils jugent être de la merde, car n’appartenant pas à leurs codes. Rappelons que la projection est gratuite et que chacun peu sortir à sa guise. À travers ce brouhaha, les spectateurs expriment malgré eux leur incapacité à faire preuve de curiosité envers l’œuvre artistique. Le sentiment de désappointement est trop fort pour qu’ils se désintéressent seulement ; non, ils doivent attaquer ! Le film est finalement hué. Les trois autres projections se passent bien. Il n’y a rien à redire, chacun des films aborde un sujet social avec la touche d’humour qui va bien, le traitement suit les règles visuelles et narratives établies au cinéma. Rien ne change. Rien ne bouge. On apprécie.

Ce qu’il faut retenir de cette scène, si ce n’est l’attitude grossière et irrespectueuse de personnes censées s’intéresser au cinéma, c’est bien ce désintérêt total pour l’art dans les salles et le rejet pur et simple de l’essai cinématographique. Nous sommes en 1814 devant « La Grande Odalisque » et nous observons Ingres se faire conspuer pour avoir osé braver les normes académiques en ajoutant trois vertèbres à sa nymphe. La messe est dite. Le spectateur se refuse à toute expérience artistique nouvelle. Il n’attend qu’un divertissement construit selon les règles, et reçoit avec colère une œuvre dont il ne comprend pas immédiatement le sens. Mais du spectateur qui remâche sans s’en apercevoir la même nourriture jour après jour, ou des institutions qui établissent ces fameuses normes académiques, sur lesquelles reposent tout système d’aide à la production et à la diffusion, qui est le plus à décrier ?

À en juger par les programmations desdites salles d’art et d’essai, et la violence des spectateurs lorsque la curiosité les conduit par erreur à une projection plus expérimentale que de coutume, on peut légitimement se demander s’il y a bien aujourd’hui une place dans les cinémas pour l’objet artistique cinématographique. Cela montre à quel point le cinéma projeté dans les salles s’est banalisé dans sa forme. Il est difficile, en effet, d’imaginer aujourd’hui la même scène dans un musée, face à des œuvres d’art non comprises, non conventionnelles. La question qui se pose alors est : où diffuser de tels films d’art et d’essai ? Certains lieux existent. Inconnus du grand public, ils restent en marge. Les projections sont épisodiques et leur communication, par manque de moyens, ne sort pas des réseaux fermés. On y trouve un public d’initiés, souvent lui-même cinéaste. Le manque de contre-culture résonne douloureusement dans le pays, et nous trouvons désolant que l’art cinématographique ne soit réservé qu’aux artistes, faute de ne mettre sur le devant de la scène qu’un seul et même type de cinéma.

Il n’est pas question de décrier l’ensemble du cinéma contemporain ni de réfuter la sincérité artistique des auteurs lorsqu’ils montent leur film. Nier l’engagement artistique de certaines productions envers le film qu’elles défendent serait également malhonnête. Il s’agit davantage d’une problématique liée à l’antagonisme art/produit, qui précipite chaque protagoniste de la chaîne cinématographique dans un préformatage créatif. À moins que les producteurs, financeurs, diffuseurs et même les auteurs ne décident d’accepter le travail à perte, rentrant alors dans le cadre du mécénat, le film créé doit répondre à un plan de financement et donc s’avérer être un produit rentable. La notion de rentabilité ne signifie pas forcément que le produit soit de mauvaise facture. Elle signifie en revanche une étude de marché explicite ou implicite et la certitude en amont que le film plaira à un panel ciblé de la population, le minimum de spectateurs requis garantissant à la production et aux financeurs de rentrer dans leurs frais. Les investisseurs sont frileux et évitent les risques. Qu’est-ce que cela a comme conséquence ? Il s’opère dans l’esprit de l’artiste une sorte de bras de fer entre son envie pure de création et la nécessité de rentabilité de son œuvre. Pour être produite, celle-ci doit répondre à des prérequis. En d’autres termes, si l’artiste souhaite rentrer dans l’industrie du cinéma, il doit formater son œuvre pour la rendre potentiellement ― et même très certainement ― rentable. Dans quelques cas, ce formatage se fait de manière très consciente par le couple auteur/producteur qui décide de lâcher du leste, de se plier à certaines concessions pour faire accepter son film par l’industrie, quitte parfois à le défigurer tout à fait, et par là même, à brimer son art. Dans la plupart des cas, le travail de formatage se fait très implicitement en amont de la production par l’auteur lui-même, qui, sans qu’il ne s’en rende compte, est déjà conditionné malgré lui par les milliers et les milliers de produits cinématographiques qu’il a ingérés au fil des ans, et dont il croit avoir tiré le modèle de ce que doit être ou ne doit pas être une œuvre cinématographique.

Notre cinéma serait-il à ce point paralysé par son héritage artistique qu’il ne parvienne plus à s’en extraire, à oser de nouvelles formes ? Est-il à ce point captif de son passé rayonnant pour être aujourd’hui si essoufflé, incapable d’évoluer et de se repenser ? Pire qu’une stagnation, il semble régresser, recréant les formes de jadis tour à tour un peu plus vidées de leur contenu. Nous pensons tous aux heures de gloire du cinéma français, aux formes nouvelles qu’il a réellement engendrées, comme la Nouvelle Vague et son retentissement mondial. Mais force est de constater que nous ne vivotons plus aujourd’hui, nationalement et internationalement, que sur les maigres remous de cette grande vague, et que les véritables innovations contemporaines, en matière d’art cinématographique en France, demeurent des tentatives isolées et sont incapables d’engendrer de réels mouvements. « L’art existe et s’affirme là où il y a une soif insatiable pour le spirituel, l’idéal. Une soif qui rassemble tous les êtres humains. L’art contemporain a fait fausse route quand il a remplacé la quête du sens de la vie par l’affirmation de l’individualité pour elle-même. Cette prétendue création prend un air suspect avec sa proclamation de la valeur intrinsèque de l’acte personnel. Car l’individualité ne s’affirme pas par la création artistique. Elle est au service d’un idéal. L’artiste est un serviteur, éternellement redevable du don qu’il a reçu comme par miracle. » Ces mots d’Andreï Tarkovski résonnent en nous, tandis qu’aujourd’hui dans les salles, nous n’avons plus affaire qu’à des films anecdotiques qui pensent exprimer une quelconque réalité sociale et parler à l’âme d’un peuple ou du monde, quand ils ne sont, la plupart du temps, que comédies bedonnantes ou déroulements superficiels de petits tracas quotidiens trop bavards, à l’adresse d’une minorité seulement de la population, et ne dépassant pas le cadre d’un divertissement nourricier pour l’égo. Qu’avons-nous à faire de ces films ? En quoi cela nous grandit-il ? Que cela nous apporte-t-il, sinon une sensation d’étouffement de plus en plus insupportable pour nous qui avons tellement faim d’autre chose ? Si le travail de l’artiste consiste à se déformater constamment pour pouvoir créer librement, il est absurde de penser que des manifestations si purement égotiques et des normes si restrictives en matière d’aides puissent engendrer l’Art. Tant que personne ne s’occupe de ce mouvement de déformatage en lui-même, il ne peut être question d’œuvre d’art mais juste de produit répondant à l’attente. Bien sûr il peut s’agir de produits aux teneurs artistiques, mais nous restons néanmoins éloignés du cadre de l’œuvre et de l’abnégation qu’elle exige de ses acteurs. Septième art et industrie du cinéma nous apparaissent inconciliables et c’est pourquoi nous décidons, sinon de rompre avec l’industrie, tout du moins de ne pas y prendre part.


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