Les premières photographies


Texte de Casper Henderson extrait du livre ‘L’Incroyable Bestiaire de Monsieur Henderson’

Le-point-de-vue-du-Gras-Joseph-Nicéphore-Niépce-vignette

Le Point de vue du Gras, une photographie prise par Nicephore Niepce en 1825 qui montre une perspective dans un espace ouvert entre deux bâtiments selon les canons occidentaux de la perspective et de la composition, est sous bien des aspects une image simple et grossière. Mais cette photographie, au grain très apparent, est pour nous fortement chargée d’émotion : c’est la première fois qu’un instant (peu importe sa banalité) a été figé sur une photographie, un instant qui a échappé à la mémoire de tous les vivants. Résultat incident de la technologie primitive employée pour la faire, l’image permet de réfléchir sur ce qui constitue un moment du temps. Niépce du exposer sa pellicule au grand soleil pendant huit heures ou plus pour capturer une impression et le résultat est qu’ombres et lumières tombent de chaque côté de la vue. L’instant de cette image est donc simultanément une seconde et des poussières – le temps que l’on prend pour la regarder- et huit heures de suite. C’est ce que pourrait voir un nouveau-né couché dans son berceau et apprenant à organiser le flux d’impressions qu’il reçoit, ou bien un adulte immobilisé par une grave maladie, au seuil de la réalité et de la mort.

1ere photo avec une personne

Moins de douze ans plus tard, Louis Daguerre avait découvert comment enregistrer une image sur une pellicule en l’exposant huit minutes seulement. Sa vue du boulevard du Temple à Paris est très supérieure à celle de Niépce du point de vue de la netteté et du détail, et elle est mémorable car c’est la première photographie où apparaisssent des êtres humains (on les aperçoit en bas à gauche de l’image). Un homme debout, la jambe posée sur un tabouret, attend patiemment pendant qu’un cireur, assis, fait briller sa chaussure. Les passants de cette rue bourdonnante ne sont même pas des fantômes. Ces deux silhouettes sont, peut être, le premier exemple de ce que Barthes, dans les années 1970, appelait un « punctum », à savoir une étincelle de la contingence qui ponctue à la fois l’homogénéité d’une photographie et le détachement émotionnel de celui qui la prend. L’image du boulevard du Temple commence à se penser comme une extension de la conscience humaine.

L’une des caractéristiques des technologies de capture de l’image est celle-ci : au lieu de révéler que la réalité est permanente, elles aident à comprendre que le monde est perpétuellement changeant. Cependant, dans un semblant de paradoxe, elles renforcent aussi la sensation que les moments du temps – les instantanés- sont peut-être « tout » ce qui est, ou du moins tout ce qui nous importe, car la conscience n’est située que dans ces moments – une sensation vivement éprouvée dans la Jetée (1962) de Chris Marker.

Grâce à la photographie, les images en mouvement et le reste, nous avons à la fois exalté et altéré la sensation que nous avons d’être.

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