Les merveilles de la Photographie / Tissandier


Extrait du livre ‘Les Merveilles de la Photographie” / Gaston Tissandier /

LE-SOLEIL-VERT-DEVORANT-LE-SOLEIL

Le Lion vert dévorant le soleil



Pour rencontrer un des autres principes originels de la photographie, il faut quitter Naples, venir en France, se reporter à une époque un peu antérieure, où l’alchimie semblait avoir atteint l’apogée de son règne. C’est au milieu du seizième siècle que l’action de la lumière sur les sels d’argent fut observée fortuitement par un souffleur.

On a souvent calomnié les alchimistes. S’il est vrai qu’il y eût parmi les adeptes de l’art sacré, bien des charlatans et des empiriques, il ne faut pas oublier qu’un grand nombre de savants du Moyen Âge, infatigables chercheurs, étaient vraiment épris de leur art; ils le cultivaient sinon avec méthode, du moins avec une invincible persévérance. C’est l’un de ces laborieux artisans qui produisit pour la première fois le chlorure d’argent: il reconnut la propriété essentielle que possède cette substance de noircir sous l’action de la lumière. Ce disciple d’Hermès se nommait Fabricius.

Un beau jour, enfoui probablement dans le dédale de son laboratoire, après avoir évoqué le diable ou les mauvais esprits, après avoir cherché en vain à lire dans quelques-uns de ces livres de magie qui fourmillent au Moyen Âge, la formule de cette panacée qui devait prolonger la vie, guérir tous les maux, transmuter les métaux, il jette du sel marin dans la dissolution d’un sel d’argent. Il obtient un précipité (chlorure d’argent) que les alchimistes d’alors désignaient sous le nom de lune cornée. Il le recueille, et quelle n’est pas son étonnement, lorsqu’il s’aperçoit que cette matière, aussi blanche que le lait, devient subitement noire, dès qu’un rayon solaire vient en frapper la surface!

Gravure Alchimiste dans son laboratoire

Fabricius continue à étudier cette propriété remarquable, et dans son Livre des métaux publié en 1556, il rapporte que l’image projetée par une lentille de verre sur une couche d’argent corné se fixe en noir et en gris, suivant que les autres parties sont complétement éclairées, ou frappent seulement d’une lumière diffuse. Mais l’alchimiste s’arrête en si belle voie; ce fait, si gros d’enseignements, reste lettre morte entre ses mains. La science d’alors, impuissante faute de méthode, ignore encore l’art de puiser dans l’observation, vivifiée par l’expérience, la série de déductions qui en découlent. Les chimistes de cette époque ne savent pas voir, parce que leurs yeux n’ont pas appris à regarder : ils laissent échapper le fait, et courent après le rêve; comme le chien de la fable, ils abandonnent la proie, et préfèrent l’ombre. Qu’importe à Brandt, s’il découvre le phosphore, à Basile Valentin, si l’antimoine sort des creusets, à Albert le Grand, si l’acide nitrique se distille dans sa cornue : tout cela pour ces esprits préoccupés, ce n’est pas la pierre philosophale. Il ne leur semble pas utilise de s’arrêter à de telles inventions. Ils passent outre, et se condamnent à errer dans des labyrinthes sans issues, cheminant dans la vie, comme poussés par la fatalité vers un but chimérique qu’ils ne pourront jamais atteindre. Ils marchent à tâtons, sans se soucier des bonnes rencontres dont le hasard sème leur route; ils ne se baissent même pas , pour saisir le diamant que la bonne fortune a jeté sous leurs pas !

C’est ainsi que Fabricius laissa passer le principe d’un des arts les plus étonnants des temps modernes. Que n’a-t-il été frappé de quelque pressentiment sublime, dont le génie semble avoir le secret, que ne fût-il tout à coup saisi d’une de ces aspirations fortuites que l’on retrouve chez des esprits particulièrement audacieux, ou quelque fois même extravagants ! C’est ainsi qu’en 1760, un écrivain bizarre, qui n’était pas un Fabricius, devina cependant la photographie. S’il est permis de considérer Cyrano de Bergerac comme un aéronaute né deux siècles avant les ballons, on peut de même regarder Tiphaine de la Roche, comme un photographe anticipé. Ce Tiphaine était normand et grand amateur d’excentricités ; il nous a laissé un livre bizarre, où se trouvent beaucoup de choses étonnantes, noyées, il est vrai, dans un fatras indescriptible. Dans un des chapitres de cette œuvre fantastique, il raconte qu’il est saisi par un ouragan, et lancé dans le domaine des Génies, qui l’initient aux secrets de la nature : « Tu sais, dit l’un d’eux à Tiphaine, que les rayons de lumière, réfléchis des différents corps, font tableau, et peignent les corps sur toutes les surfaces polies, sur la rétine de l’œil par exemple, sur l’eau, sur les glaces. Les esprits ont cherché à fixer ces images passagères ; ils ont composé une matière subtile, au moyen de laquelle un tableau est fait en un clin d’œil. Ils enduisent de cette matière une pièce de toile, et la présentent aux objets qu’ils veulent peindre. Le premier effet de la toile est celui du miroir, mais ce qu’une glace ne saurait faire, la toile, au moyen de son enduit visqueux, retient les simulacres. Le miroir nous rend fidèlement les objets mais n’en gardent aucun. Nos toiles ne nous les rendent pas moins fidèlement, mais les gardent tous. Cette impression des images est l’affaire du premier instant. On ôte la toile et on la place dans un endroit obscur. Une heure après, l’enduit est sec, et vous avez un tableau d’autant plus précieux, qu’aucun art ne peut en imiter la vérité. »

Principe de l’action du soleil sur le sel / Lune Cornée

Tiphaine de la Roche, en écrivant ces lignes vraiment prophétiques, avait-il connaissance du livre de Fabricius, ou plutôt, n’avait-il pas expérimenté lui-même la chambre noire de Porta, en supposant, comme dans un rêve, que l’image fugitive est à jamais fixée ? Quoiqu’il en soit, pour trouver des études sérieuses, vraiment scientifiques, il faut franchir les années, et arriver à la fin du dix-huitième siècle, à cette période la plus surprenante peut être de l’histoire du progrès, où les ténèbres du passé se dissipent, où la lumière se fait, où le savant se frotte les yeux et pour la première fois regarde autour de lui.

Les merveilles de la Photographie / Tissandier

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