L’auteur à la recherche du spectateur / Andreï Tarkovski


« L’auteur à la recherche du spectateur » | extrait du livre Le Temps scellé | Andreï Tarkovski | 1989

Le processus de création s’articule différemment selon chaque artiste, mais chacun, qu’il le cache ou qu’il en parle, rêve d’entrer en contact, d’être compris par un public et souffre profondément du moindre échec. Il est connu que Cézanne, pourtant admiré et reconnu par ses confrères, était profondément malheureux parce que son voisin n’aimait pas sa peinture. Mais il ne pouvait rien changer à sa manière de peindre.

Je peux m’imaginer qu’un artiste accepte de travailler sur un certain sujet. Mais je ne peux concevoir qu’il soit contrôlé dans sa manière de l’interpréter. Ce serait absurde et indélicat, car il y a des raisons objectives qui empêchent l’artiste de pouvoir être dépendant de son public, ou de qui que ce soit. Sinon, cela signifierait que tous ses problèmes intérieurs, sa souffrance, sa douleur, auront tout à coup été remplacés par des accents qui lui seraient absolument étrangers. En effet, la tâche la plus difficile, la plus éprouvante et la plus épuisante pour un artiste est de nature morale : on exige de lui une honnêteté et une sincérité totales à l’égard de lui-même. Ce qui signifie aussi une honnêteté et une responsabilité à l’égard du public.

Un réalisateur n’a aucun droit de vouloir plaire, c’est à dire de vouloir orienter son travail en fonction d’un succès escompté. L’inévitable prix qu’il aurait alors à payer serait l’introduction d’une relation essentiellement autre entre lui, l’idée du film et sa réalisation. Ce serait déjà comme essayer de jouer à qui perd gagne. Or, même lorsqu’un artiste sait d’avance qu’il ne pourra trouver un grand écho auprès du public, il reste néanmoins incapable de changer quoique ce soit à son destin d’artiste.

Pouchkine a écrit là-dessus ces lignes étonnantes :

Tu es roi. Vis tout seul. Sur ton libre chemin Va donc où te conduit librement ta pensée, Enrichissant le fruit des meilleures idées, Et pour un bel exploit sachant n’exiger rien.

Tout est en toi. Tu es ton tribunal suprême. Plus rigoureux qu’autrui tu juges ton poème. En es-tu satisfait, artiste sourcilleux ?

Lorsque je dis mon incapacité à influencer l’attitude du public à mon égard, j’essaie en fait de définir mon propre objectif en tant que professionnel. Il est tout compte fait très simple : faire ce qui est à faire, à la limite du possible, et se juger de façon impitoyable. Comment chercher dès lors à faire plaisir au public, ou à lui offrir un exemple à imiter ? Et d’ailleurs qu’est-ce que ce public ? Une masse anonyme ? Des robots ?…

Il suffit de peu de chose pour apprécier l’art : une âme sensible, subtile, souple, ouverte à la beauté et à la bonté, et capable d’une émotion esthétique spontanée. En Russie, par exemple, mon public était composé, entre autres, de gens qui n’étaient ni très érudits, ni très éduqués. Je crois, en effet, que la capacité d’appréciation de l’art est donnée à l’homme à sa naissance, et qu’elle dépend par la suite du niveau spirituel de chacun.

J’ai toujours été rendu fou furieux par la formule : « Le peuple ne comprendra pas ! » Mais qu’est-ce que ça veut dire ? Qui peut prendre le droit de parler au nom du peuple, de faire des déclarations comme s’il incarnait la majorité du peuple ? Qui sait ce que le peuple comprend et ce qu’il ne comprend pas, ce dont il a besoin et ce dont il n’a pas besoin ? Et quelqu’un a-t-il vraiment chercher à questionner consciencieusement ce peuple, pour comprendre quels étaient ces vrais intérêts, ses réflexions, ses attentes, ses espoirs ou ces déceptions ? Je fais partie de mon peuple : j’avais vécu dans mon pays natal avec mes concitoyens, j’ai traversé avec ma génération la même période de l’histoire, j’ai observé et réfléchi sur les mêmes évènements de la vie, et aujourd’hui où je réside en Occident, je reste un fils de mon peuple. J’en suis un fragment, une cellule, et j’exprime, je l’espère, des idées qui trouvent leurs racines dans la profondeur de ses traditions culturelles et historiques.

Quand on tourne un film, on ne doute pas un instant que ce qui nous émeut ou nous préoccupe intéressera aussi les autres. Et c’est pourquoi l’on s’attend à trouver un écho auprès des spectateurs sans pour autant rechercher leurs bonnes grâces. Le respect pour le public, pour l’interlocuteur, ne peut se fonder que sur la conviction que celui-ci n’est pas plus bête que soi. Cependant, pour pouvoir parler à quelqu’un, encore faut-il qu’il y ait un minimum de langage commun. Goethe disait que pour obtenir une réponse intelligente, il fallait encore que la question le fût. Il n’y a de dialogue véritable possible entre l’artiste et le public, que s’ils sont tous les deux à un niveau de compréhension comparable des problèmes, ou du moins s’ils ont une conscience comparable des objectifs proposés par le réalisateur de son travail.

Si la littérature a aujourd’hui trois à quatre mille ans de tradition derrière elle, le cinéma n’a jamais cessé néanmoins de prouver sa capacité à se situer au niveau des problèmes de son temps. Tout autant que n’importe quel art plus établi. Mais il subsiste un doute quant à l’existence d’auteurs de cinéma dignes de pouvoir être comparés aux créateurs de chefs d’œuvre de la culture mondiale. L’explication pourrait être que le cinéma en est au stade du tâtonnement, à chercher son propre langage, sa spécificité, et parfois il la trouve… Le problème de la spécificité du langage cinématographique reste ouvert à ce jour, et ce livre n’est qu’un nouvel essai de clarifications de certains aspects dans ce domaine. En tout cas, l’état actuel du cinéma nous impose l’urgence de poursuivre une réflexion sur sa valeur en tant qu’art !

Nous sommes encore incertains du matériau dans lequel on sculpte l’image filmique, alors que l’écrivain est sûr du sien, le mot. Le cinéma cherche encore ce qui lui est spécifique, et à l’intérieur de ce mouvement général, chaque artiste cherche à son tour sa voix propre. Les peintres utilisent bien tous les mêmes couleurs, et pourtant il naît des myriades de toiles différentes… Ainsi, pour que cet « art de masse » devienne véritablement de l’art, les cinéastes et le public ont encore à faire un travail considérable.

Je me suis volontairement arrêté sur ces difficultés objectives qui se dressent aujourd’hui tant devant les spectateurs que devant les réalisateurs. Qu’une image artistique ait un impact sélectif sur le public est dans la nature même des choses. Mais dans le domaine cinématographique, ce phénomène devient tout à fait aigu et particulier, parce que la fabrication d’un film est un petit plaisir passablement coûteux. C’est pourquoi nous sommes aujourd’hui dans la situation où un spectateur peut choisir un réalisateur avec lequel il a des affinités, alors que celui-ci ne peut pas déclarer franchement qu’il ne s’intéresse pas à cette partie du public pour qui le cinéma n’est qu’un divertissement ou un moyen d’oublier les malheurs, les privations et les tracas quotidiens. Le spectateur n’est pas toujours responsable de son propre mauvais goût. La vie n’offre https://www.viagrasansordonnancefr.com/viagra-en-ligne/ pas à chacun les mêmes chances de développer ses critères esthétiques. C’est un aspect dramatique de la situation. Cessons alors de prétendre que le spectateur est le juge suprême de l’artiste ! Et quel public ? Quel spectateur ? Je pense que ceux qui dirigent aujourd’hui les politiques culturelles devraient sérieusement essayer de créer un climat favorable à un certain niveau de production artistique, au lieu de gaver le public de faux et de succédanés qui corrompent son goût désespérément. Ce problème n’est pas du ressort des artistes, qui ne sont malheureusement pas responsables de ces politiques. Nous ne pouvons que répondre du niveau de nos œuvres. Et l’artiste parle honnêtement et totalement de ce qui le concerne et l’émeut, quand le spectateur considère aussi que l’objet du dialogue est profond et important.

J’avoue qu’il y eut un moment, après Le Miroir, et des années de travail très éprouvantes, où j’ai pensé à abandonner le métier… Mais j’ai commencé à cette époque à recevoir de nombreuses lettres (j’en ai cité quelques unes au début du livre), et il m’a semblé alors que je n’avais plus le droit de faire quelque chose de si irrévocable. S’il y avait dans le public des gens capables d’une pareille franchise, et qui avaient réellement un tel besoin de mes films, j’étais obligé de poursuivre mon travail, quoi que cela puisse m’en coûter. Qu’il existât un public pour lequel il était si important et fructueux de dialoguer avec moi, quel plus grand stimulant dans mon travail ? Qu’il existât des spectateurs qui parlaient le même langage que moi…pouvais-je les trahir pour en satisfaire d’autres, plus lointains et plus étrangers, qui avaient leurs dieux ou leurs idoles, et avec lesquels nous n’avions rien en commun ?

Tout ce que l’artiste peut offrir au public est d’être honnête et sincère dans son combat singulier avec le matériau. Le public comprendra et reconnaîtra alors le sens de ces efforts. Vouloir plaire au public, en satisfaisant tous ses goûts sans scrupule, ne peut être que lui manquer de respect. Le seul objectif dans ce cas devient de lui soutirer de l’argent, au lieu de le nourrir d’œuvres d’art majeures, et habituer ce faisant l’artiste à se conforter de revenus assurés. Le public est alors bercé dans une sorte de béate autosatisfaction, avec l’impression qu’il est dans le vrai, ce qui est souvent très relatif. En négligeant de développer chez le spectateur un regard critique sur ses propres jugements, nous manifestons finalement à son égard la plus hautaine indifférence.

L’auteur à la recherche du spectateur / Andreï Tarkovski

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