L’art, nostalgie de l’idéal / texte d’Andreï Tarkovski


« L’art, nostalgie de l’idéal » | extrait du livre Le Temps scellé | Andreï Tarkovski, 1989

    Avant de traiter de problèmes plus spécifiques à l’art cinématographique, je voudrais tenter une définition de l’art tel que je le conçois dans sa fonction suprême. Pourquoi ‘art existe-t-il ? A-t-on vraiment besoin de l’art ? Quelques questions qui intéressent autant l’artiste que l’amateur, ou le “consommateur” d’art, pour employer un terme révélateur du rapport que l’art entretient avec son public du XXème siècle.

Ils sont nombreux, ceux qui se posent des questions et chacun de répondre selon la relation qu’il cultive lui-même avec l’art. Alexandre Blok disait : “Du chaos, le poète fait l’harmonie…” Pouchkine investissait le poète du rôle du prophète. Mais si chaque créateur a ses propres lois, peut-être ne signifient-elles rien pour un autre…

Le but de tout art (s’il n’est pas “consommé” comme une marchandise) est de donner un éclairage, pour soi-même et pour les autres, sur le sens de l’existence, d’expliquer aux hommes la raison de leur présence sur cette planète, du moins d’en poser la question. L’une des fonctions indéniables de l’art trouve son origine dans l’idée de la connaissance, où l’impression reçue se manifeste comme un bouleversement, comme une catharsis.

Dès l’instant où Eve croqua la pomme de la connaissance, l’humanité se trouva condamnée à la quête perpétuelle de la vérité. Adam et Eve ont d’abord découvert qu’ils étaient nus. Et ils en eurent honte. Ils eurent honte, parce qu’ils venaient de comprendre, et d’ouvrir la voie à la joie de se connaître l’un et l’autre. C’était le commencement d’un parcours sans fin. Et on imagine le drame qu’a du être pour ces deux âmes, à peine sorties de l’ignorance sereine, d’avoir tout à coup à faire face à un monde hostile et incompréhensible… “ A la sueur de ton visage tu mangeras ton pain…”

C’est ainsi que l’homme “couronnement de la création”, se retrouva sur la terre pour connaître la raison qui l’y avait mis, ou qui l’y avait envoyé.

Et le Créateur se connaît aussi lui-même à travers l’homme. Ce cheminement, qu’on appelle l’évolution, s’accompagne pour l’homme d’un douloureux processus de découverte de lui-même. D’une certaine manière, l’homme fait cette expérience chaque fois qu’il découvre l’essence et le sens de la vie. Il se sert pour cela de toutes les connaissances accumulées avant lui. Mais sa propre connaissance spirituelle de lui-même demeure son véritable objectif. Et cette expérience subjective est toujours une expérience nouvelle. L’homme discerne son rapport à l’univers, et cherche douloureusement à posséder ou à se fonder dans un idéal extérieur à lui-même, qu’il perçoit intuitivement. La quête sans fin de cette union, l’insuffisance toujours ressentie de son “moi”, est la source éternelle de l’insatisfaction humaine. L’art, comme la science, est un moyen pour l’homme de maîtriser l’univers, un instrument de connaissance dans son cheminement vers ce qu’on appelle “la vérité absolue”.

Mais là s’arrête le rapprochement entre ces deux formes d’incarnation de l’esprit créateur de l’homme. Car la création artistique n’est pas découverte mais construction. Et il est ici plus important de souligner les différences fondamentales entre ces deux formes de la connaissance : la scientifique et l’esthétique.

L’art nous fait appréhender le réel à travers une expérience subjective. Avec la science, la connaissance de l’univers évolue d’étape en étape, comme si elle gravissait les degrés d’un escalier sans fin, chacune réfutant souvent celle qui l’a précédé, au nom de vérités particulières objectives. En art, la connaissance est toujours une vision nouvelle et unique de l’univers, un hiéroglyphe de la vérité absolue. Elle est reçue comme une révélation, ou un désir spontané et brûlant d’appréhender intuitivement toutes les lois qui régissent le monde : sa beauté et sa laideur, sa douceur et sa cruauté, son infini et ses limites. L’artiste les exprime par l’image, capteur d’absolu. C’est par elle qu’est retenue une sensation de l’infini exprimée à travers des limites : le spirituel dans le matériel, l’immensité dans les dimensions d’un cadre.

On peut dire que l’art est un symbole universel, puisqu’il est relié à la vérité spirituelle absolue, laquelle est occultée dans l’activité positiviste et pragmatique.

Pour s’introduire dans n’importe quel système scientifique, l’homme doit en appeler à son raisonnement logique, et passer par un processus de compréhension, qu’il ne peut suivre sans avoir fait d’études préalables. L’art s’adresse directement à tous, avec l’espoir de faire impression, de provoquer un choc émotionnel et de se faire accepter, non par un raisonnement irréfutable, mais par l’énergie spirituelle que l’artiste a mis dans son oeuvre. Il n’exige pas de formation au sens positiviste, mais une certaine préparation spirituelle.

L’art existe et s’affirme là où il y a une soif insatiable pour le spirituel, l’idéal. Une soif qui rassemble tous les êtres humains. L’art contemporain a fait fausse route quand il a remplacé la quête du sens de la vie par l’affirmation de l’individualité pour elle-même. Cette prétendue création prend un air suspect avec sa proclamation de la valeur intrinsèque de l’acte personnel. Car l’individualité ne s’affirme pas par la création artistique. Elle est au service d’un idéal. L’artiste est un serviteur, éternellement redevable du don qu’il a reçu comme par miracle. Mais l’homme contemporain ne veut pas du sacrifice, alors qu’il est l’unique vrai moyen de s’affirmer. Il l’a oublié, et perd de ce fait peu à peu le sens de sa vocation d’être humain.

En parlant de l’art comme d’une aspiration vers la beauté, affirmant que l’idéal est le but vers lequel tend l’art, et que l’art s’enracine dans cette soif d’idéal, je ne prétends pas que l’art doit se tenir loin de la “boue” du monde. Au contraire! L’image artistique est une métaphore, où une chose est remplacée par une autre, le plus grand par le plus petit. Pour exprimer la vie, l’artiste se sert de l’inanimé, et pour dire l’infini, il emploie le fini. De la substitution… L’infini ne peut être matérialisé, mais on peut en créer une illusion, une image.

La laideur a de la beauté et la beauté de la laideur. Le monde est pétri de ce prodigieux paradoxe qu’il poursuit jusqu’à l’absurde. C’est lui qui donne à l’art son unité, toute à la fois harmonieuse et dramatique. Et l’image, à son tour, donne à cette unité sa réalité, dans laquelle tant de choses différentes voisinent ou se fondent les unes dans les autres. Il est peut-être possible de décrier la naissance ou l’essence d’une image, mais la description ne sera jamais tout à fait adéquate. Une image ne peut être que créée ou ressentie, acceptée ou rejetée. Elle ne peut pas être comprise dans un sens intellectuel. C’est que les arguments ne peuvent exprimer l’infini. Seul l’art offre cette possibilité, car il le rend tangible. L’absolu ne peut être atteint que par la foi et l’acte créateur. La condition absolue pour avoir le droit de créer est que l’artiste croit à sa vocation, qu’il refuse la compromission et qu’il soit prêt à servir. La création artistique exige de l’artiste qu’il soit prêt à “périr pour de bon” (Boris Pasternak), dans le sens le plus tragique de la formule.

Si l’art oeuvre ainsi avec des hiéroglyphes de la vérité absolue, chacun d’entre eux est aussi une image du monde, manifestée dans les chef d’oeuvre une fois pour toutes. La connaissance scientifique, positiviste et froide de la réalité, ressemble à l’ascension des marches d’un escalier sans fin. La connaissance artistique plutôt à un système illimité de sphères, où chacune est achevée et close, pouvant se compléter ou s’oppposer, mais jamais s’annuler l’une l’autre. Au contraire, elles s’enrichissent réciproquement pour former une sphère globale qui tend vers l’infini. Toutes sont des révélations poétiques, chacune unique et éternelle, qui témoignent que l’homme est capable de reconnaitre et d’exprimer Celui dont il est l’image et la resemblance.

L’art a aussi une fonction évidente de communication. Si la compréhension réciproque est une force de rassemblement entre les hommes, cet esprit est également fondamental dans l’art. Contrairement aux travaux scientifiques, les oeuvres d’art n’ont aucun objectif pratique au sens matériel. L’art est un métalangage, par lequel les hommes essaient de communiquer entre eux, de se connaître et d’assimiler les expériences des uns et des autres. Il ne s’agit nullement de chercher quelque profit pratique, mais de concrétiser l’idée de l’amour, qui n’a de sens que dans le sacrifice. Le contraire donc du pragmatisme. Je ne parviens tout simplement pas à croire qu’un artiste puisse créer uniquement pour “l’expression de soi”. Cette idée d’une expression qui ne tienne pas compte de l’autre est absurde. Chercher un rapport spirituel avec les autres est un acte éprouvant, non rentable, qui exige le sacrifice. Et tant d’efforts en vaudraient-ils la peine si ce n’était que pour entendre son propre echo ?

Tout ne sépare cependant pas l’art de la science. L’intuition joue un rôle essentiel dans chacune de ces deux formes d’appréhension de la réalité. Mais, malgré son rôle capital, l’intuition n’y est pas identique. La notion de compréhension ne revêt pas non plus la même signification chez chacune. Au sens scientifique, il s’agit d’un accord cérébral, logique, d’un acte intellectuel comparable à une démonstration de théorème. La compréhension artistique signifie la perception au sens esthétique, à travers l’émotion, parfois la supra-émotion.

L’intuition d’un homme de science, même si elle est visionnaire, est encore une recherche rationnelle. Simplement, certaines étapes, dans ce cas, ne sont pas entièrement analysées. Elles sont considérées par le scientifique comme déjà connues, et celui-ci les garde en mémoire. Il procède alors comme à un saut dans son raisonnement logique. Pourtant, même si ces découvertes semblent avoir été le fruit d’une inspiration, celle-ci n’a rien en commun avec l’inspiration du poète. Car la naissance d’une image artistique ne peut être expliquée de manière intellectuelle. Cette image est unique, indivisible et apparaît sur un plan diffèrent, non intellectuel. Il faut alors tout simplement s’entendre sur le sens des mots.

L’intuition en science, à l’instant de la découverte, remplace la logique. Mais en art, de même qu’en religion, l’intuition est semblable à la conviction, à la foi. C’est un état d’esprit et non une façon de penser. La science est empirique, alors que l’imagination anime une dynamique de révélation : ce sont des illuminations, comme si des écailles tombaient des yeux, où il n’est pas question de parties, mais de rapports avec le tout, avec l’infini, avec tout ce qui déborde de la conscience rationnelle.

L’art ne se conçoit pas rationnellement, ne donne pas une logique de comportement, mais exprime une croyance, un postulat. La seule façon d’accepter une image artistique est d’y croire. S’il est possible en science de prouver logiquement à ses contradicteurs que l’on a raison, en art cela est exclu. Si l’image a laissé le spectateur indifférent ou froid devant la réalité du monde qu’elle exprime ou si, pire, il s’est ennuyé, son jugement est alors sans appel.

Prenons l’exemple de Tolstoï, en particulier ceux de ses livres où il cherche à exprimer ses idées le plus rigoureusement possible. Nous constatons que l’image artistique créée recule les frontières idéologiques de son auteur, comme si elle s’y trouvait à l’étroit, ou comme s’il fallait nécessairement qu’il y est désaccord dans son esprit entre la logique et la poésie. Il crée une émotion ou un éblouissement esthétique, peu importe que nous soyons d’accord ou non avec la conception générale qui la sous-tend. C’est que les chefs d’oeuvre naissent souvent de la lutte de l’auteur contre ses propres faiblesses, qu’il ne parvient pas toujours vraiment à éliminer. Ils existent avec et malgré elles.

L’artiste nous ouvre à son univers, et il ne tient qu’à nous d’y croire ou de le rejeter comme un objet inutile. L’image d’un auteur dépasse toujours sa pensée, qui devient insignifiante face à une vision émotionnelle du monde reçue comme une révélation. Car la pensée est limitée, mais l’image absolue. C’est pourquoi il y a bien un parallèle, chez un être spirituellement réceptif, entre l’émotion qu’il ressent devant une oeuvre d’art et celle qu’il connaît dans une émotion purement religieuse. L’art agit avant tout sur l’âme et donne forme à la structure spirituelle de l’homme. Le poète est un homme qui a l’imagination et la psychologie d’un enfant. Sa perception du monde est immédiate, quelles que soient les idées qu’il peut en avoir. Autrement dit, il ne « décrit » pas le monde, il le découvre.

Etre capable de faire confiance à l’artiste, de le croire, est indispensable à la perception de l’art. Mais qu’il est parfois difficile de franchir le seuil d’incompréhension qui nous sépare de l’émotion d’une image poétique ! Elle est comme la foi en Dieu, ou rien que la soif de cette foi, qui exige une certaine disposition de l’âme, un certain potentiel spirituel.

A ce propos, me revient à l’esprit le dialogue entre Stavroguine et Chatov, dans les Possédés de Dostoïevski :

— Je voudrais seulement savoir : vous-même, croyez-vous ou non en Dieu ? reprit Nikolaï Vsevolodovitch, le regardant d’un air sombre.
— Je crois à la Russie, je crois à l’orthodoxie russe…Je crois au Corps du Christ…Je crois que le second avènement aura lieu en Russie… Je crois…, balbutia Chatov hors de lui
— Mais en Dieu ? en Dieu ?
— Je… je croirai en Dieu.

Qu’ajouter à cela ? Tout le désarroi, toute la misère spirituelle de l’homme moderne, authentique impuissant spirituel, sont montrés là avec génie.

Celui qui ne veut pas de la vérité ne voit pas non plus la beauté. Celui qui juge l’art au lieu de s’en imprégner manque profondément de spiritualité. Il ne veut pas comprendre le sens ou le but de son existence, qu’il remplace par de simples : « Je n’aime pas ! », « C’est ennuyeux ! ». des arguments sans doute incontestables, mais qui pourraient tout autant être ceux d’un aveugle-né à qui on décrirait un arc-en-ciel ! Avec de tels critères, l’homme contemporain est incapable de s’interroger sur la vérité, et demeure totalement sourd à la souffrance qu’endure l’artiste pour exprimer la vérité qu’il a trouvée.

Mais qu’est ce qu’au juste la vérité ?

Je pense qu’un des aspects les plus tristes de notre temps est la destruction dans la mentalité des hommes de tout ce qui avait un lien conscient avec le beau. La culture de masse, destinée à des « consommateurs », dans notre civilisation toute en prothèses, rend nos esprits infirmes. Elle nous empêche de nous tourner vers les questions fondamentales de l’existence et de nous assumer en tant qu’êtres spirituels. Pourtant, un artiste ne peut rester sourd à l’appel de la vérité qui, seule, forge, organise sa volonté créatrice, et le rend capable de transmettre sa foi aux autres. Un artiste qui n’a pas la foi : autant parler d’un peintre qui serait aveugle de naissance.

C’est une erreur de dire qu’un artiste « cherche » son sujet. Celui-ci mûrit en lui, comme la gestation d’un enfant jusqu’à l’accouchement. L’artiste n’est pas le maître, mais le serviteur d’une situation. La création est pour lui la seule forme d’existence possible. Chacune de ses œuvres est en lui comme une poussée irrésistible. Et l’enchaînement de ses actes ne trouve sa légitimité que s’il a foi en son sujet, car seule la foi cimente les images en un système, voire en un système de vie.

Et qu’est-ce que les moments d’illumination, sinon la vérité perçue en un instant ?

Le sens de la vérité religieuse est dans l’espérance. La philosophie recherche la vérité, définissant les buts de l’activité de l’homme, les limites de sa raison, le sens de son existence, même si parfois sa conclusion est que la vie est absurde et les efforts de l’homme vains.

La fonction de l’art n’est pas, comme le croient même certains artistes, d’imposer des idées ou de servir d’exemple. Elle est de préparer l’homme à sa mort, de labourer et d’irriguer son âme, et de le rendre capable de se tourner vers le bien.

Mis en présence d’un chef d’œuvre, un homme commence à entendre la voix même qui a amené l’artiste à le créer. Quand la rencontre est réussie, l’homme vit alors un réel bouleversement purificateur. La sorte d’aura, qui unit le chef d’œuvre à son spectateur, fait ressortir les meilleures facettes de son caractère, en même temps qu’il ressent le désir de les extérioriser. C’est alors qu’il se découvre lui-même. Ces quelques instants lui ont révélé l’abîme de ses potentialités et la profondeur de ses émotions.

Qu’il est difficile, en dehors de la sensation d’harmonie la plus générale, de parler de chef d’œuvre ! Il y a certainement des paramètres indiscutables pour le distinguer et l’apprécier parmi d’autres phénomènes voisins. Mais la valeur d’une œuvre est également fonction de celui ou de celle qui la regarde. On a l’habitude de penser que l’importance d’une œuvre d’art se révèle par son contact avec les gens, avec la société. D’une façon générale, cela est exact. Mais le paradoxe est que l’œuvre devient alors tout à fait dépendante de ceux qui la regardent. Or, tout le monde n’est pas capable de voir ce qui la relie au monde ou à l’homme, car cela dépend aussi des rapports que chacun entretient avec la réalité. Goethe a eu mille fois raison de dire qu’il est aussi difficile de lire un bon livre que de l’écrire.

Il est inutile de rechercher en art une réelle objectivité. A la rigueur, elle pourrait ressortir d’une vaste quantité d’observations. Quant à donner à une œuvre plus de valeur qu’à une autre, chez la majorité des gens,, ce n’est souvent là qu’un pur effet du hasard. Comme, par exemple, la chance pour une œuvre d’avoir plu à quelqu’un dont les goûts ont du poids auprès du public. Dans ce cas, ce n’est plus l’œuvre qui est déterminante, mais la personnalité qui la critique. Or le critique se sert trop souvent de l’œuvre d’art pour confirmer un point de vue personnel, plutôt que de rechercher avec celle-ci un rapport d’émotion, vivant. Il faudrait pourtant être capable d’un jugement indépendant, original, « innocent ». Bien sûr, l’œuvre d’art trouve néanmoins là sa vie propre, changeante et variée, avec des jugements qui l’accablent ou d’autres qui l’enrichissent, et qui donnent de toute façon du poids à son existence.

« Les œuvres des grands poètes n’ont pas encore été lues par l’humanité, car seuls de grands poètes peuvent les lire. Elles ont été lues seulement comme la multitude lit les étoiles, comme le font les astrologues, tout au plus, non comme le font les astronomes. La plupart des gens ont appris à lire dans des buts frivoles, comme ils ont appris à calculer pour tenir des livres de comptes, et ne pas être trompés dans le commerce. Mais la lecture, considérée comme un noble exercice intellectuel, ils la connaissent peu ou mal. Cependant il s’agit de lire dans un sens élevé, non pas lire pour nous distraire, ce qi est un luxe et laisse dormir nos facultés les plus nobles pendant ce temps. Mais il faut lire en se tenant sur la pointe des pieds, nous y consacrer à nos heures de veille les plus alertes… », écrit Thoreau, dans un des pages de son remarquable Walden ou la vie dans les bois.

Dans une œuvre d’art véritable, il est impossible de préférer un élément à un autre. Il n’est pas possible non plus d’y surprendre l’artiste « la main dans le sac », en croyant formuler pour lui ses buts les plus ultimes. Ovide disait : « L’art ne saute pas aux yeux ». Engels insistait : « Plus le point de vue de l’artiste est caché, meilleure est l’œuvre d’art ».

Une œuvre d’art se développe comme un mécanisme vivant. Avec un conflit entre ses éléments composants, qui se fondent les uns dans les autres, dégagent un sens, et se projettent vers l’infini. Quand l’idée de l’œuvre se dissimule derrière l’équilibre retrouvé entre ses tendances contradictoires, la « victoire finale » sur l’œuvre (ou son explication unidimensionnelle) devient impossible. Goethe remarquait : «  Plus l’œuvre est insaisissable, meilleure est l’est »

Un chef d’œuvre est un univers refermé sur lui-même. Ni chaud ni froid à l’excès. Sa beauté naît d’un équilibre entre ses composants. Et plus cette œuvre est parfaite, moins elle suggère d’associations. Voilà le paradoxe. Car si la perfection est unique, elle suscite aussi un nombre infini d’associations. Ce qui finalement revient à la même chose.

L’art, nostalgie de l’idéal / texte d’Andreï Tarkovski

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